Persepolis, de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud
Par Morgan Magnin le mardi, mai 29 2007, 15:14 - Films d'animation - Lien permanent
Une enfance iranienne retranscrite en bande-dessinée
Avant d'être un film d'animation, Persepolis est une bande dessinée créée par Marjane Satrapi au début des années 2000. L'auteur naît en 1969 en Iran. Elle est élevée dans une famille progressiste. A la fin des années 70, ses parents sont persuadés que la chute du Chah représente un immense espoir pour l'avenir du pays. Mais l'euphorie est de courte durée : car à un régime tyrannique succède une ère d'obscurantisme. La révolution islamique de 1979 bouleverse rapidement le quotidien de millions d'Iraniens, à commencer par celui de la petite Marjane. C'est ainsi qu'elle voit son oncle Anouche, révolutionnaire marxiste sorti de prison après le départ du Chah, arrêté et exécuté par les intégristes arrivés au pouvoir. Le port du voile devient obligatoire. Et, bientôt, débute la guerre avec l'Irak. Dans ses conditions, les parents de Marjane enjoignent leur fille de partir étudier à Vienne en Autriche. Elle y découvre la vie à l'occidentale. Ce qui n'est pas sans lui causer quelques soucis. Notamment pour trouver sa place dans une société qui lui fait régulièrement sentir sa différence. Après quatre années en Europe, en pleine perte de repères, elle décide de rentrer dans son pays natal. Elle va jusqu'à s'y marier mais, portée par les aspirations de réalisation personnelle et de liberté qui l'habitent, elle finit par choisir de s'installer en France.
C'est cette trajectoire peu commune que Marjane Satrapi s'est attachée à dépeindre dans les quatre volumes (désormais rassemblés en un seul, dans la collection Ciboulette de l'Association) de sa première oeuvre, Persepolis. Dès la parution du premier tome, la critique salue - à juste titre - la profondeur et la pertinence de la démarche. Le succès commercial arrivera, lui, progressivement.
Car l'oeuvre est d'apparence austère pour les personnes sans véritable habitude de la BD d'auteur : le dessin est en noir et blanc, relativement statique (précisons que Marjane Satrapi ne s'était jamais destinée à une carrière d'auteur BD - c'est sa rencontre avec David B. qui la révélera au neuvième art) et garni de nombreux récitatifs. Si tant est que le lecteur accepte d'aller au-delà de cette première impression potentiellement rebutante, alors il voit se dérouler devant lui un témoignage unique sur les bouleversements qu'a rencontrés, dans la seconde moitié du XXe siècle, l'un des plus grands pays d'Orient.
Les éditeurs internationaux ne s'y sont d'ailleurs pas trompés car Persepolis a connu une belle carrière non seulement en France mais aussi à l'étranger, notamment aux Etats-Unis.
Après la bande dessinée, le film
Forte de ce succès, Marjane Satrapi a choisi d'aller plus loin en adaptant sa création au cinéma, sous la forme d'un dessin animé. Pour ce faire, elle s'est adjoint les services de Vincent Paronnaud à la réalisation. Celui-ci n'est pas inconnu des amateurs de BD puisqu'il est, sous son pseudonyme de Winshluss, un acteur important de la bande dessinée indépendante française. La gestation du projet a duré 3 ans.
C'est désormais dans un peu moins d'un mois que Persepolis débarquera dans les salles obscures (très exactement : le 27 juin). Auparavant, il a été projeté en compétition au Festival de Cannes, où il a reçu le Prix du Jury. Nous avons eu l'occasion de le voir en avant-première et nous pouvons donc vous confirmé que ce long-métrage a amplement mérité sa récompense !
Car les réalisateurs n'ont pas fait l'erreur d'adapter trop fidèlement l'oeuvre originale. Ils ont su élaguer, trier, réinterpréter ce qui fait l'essence de Persepolis. Bien entendu, dans le fond, le film véhicule des valeurs et des réflexions similaires à celles mises en avant sur la bande dessinée. Mais une sélection bienvenue a été opérée (la découverte de la sexualité ou les différents logements qu'a connu Marjane à Vienne sont deux éléments - parmi d'autres - qui sont suggérés, et non pas détaillés, dans le long-métrage). Là où la BD pouvait parfois donner l'impression d'être un fourre-tout exhaustif des expériences de l'auteur, le film d'animation met l'accent sur certains éléments bien identifiés : le quotidien d'une famille iranienne ordinaire (avec la crainte des contrôles incessants menés par les Gardiens de la Révolution), l'ignominie et l'absurdité d'un régime totalitaire et, surtout, la question de l'intégrité. Dans le dossier de presse, Marjane Satrapi revient sur le processus ayant conduit du support papier à l'écran :
L'humour n'est pas oublié pour autant. Il atténue la charge potentiellement mélodramatique de l'histoire (c'est un peuple entier qui est opprimé, avec ce que cela implique de morts et d'injustice). Ces moments un peu plus légers ont eux aussi été pensés pour tirer profit des effets de mise en scène que permet le cinéma d'animation. Ainsi de cette séquence d'anthologie où Marjane, au sortir d'une dépression, se relève en chantant Eye of the Tiger. Ou encore de l'opposition entre un récit d'abord angélique - puis très exagérément négatif - de l'histoire d'amour avec un de ses amis (Marcus)."Il a fallu oublier la structure des quatre albums, repartir de zéro, construire tout à fait autre chose. Une bande dessinée n'est pas un story-board de cinéma. La bande dessinée est le seul moyen narratif avec images où le lecteur participe à la narration : il faut un travail d'imagination pour deviner ce qui s'est passé entre deux cases. Dans la BD, le lecteur est actif, au cinéma, le lecteur est passif. La narration étant différente - au cinéma, il y a le mouvement, le son, la musique -, le fond devait l'être aussi, forcément."
Des parti-pris parfois surprenants mais toujours pertinents
Le style visuel du film est proche de celui de la BD. Pendant les premières minutes, cela surprend car le passage au septième art aurait pu s'accompagner d'une refonte totale du graphisme. Mais, passé un court temps d'adaptation, le spectateur réalise la pertinence de ce choix esthétique qui sert parfaitement le propos de l'oeuvre. Les personnages sont expressifs sans être "cartoon". Le noir et blanc, quant à lui, offre des possibilités excitantes (contraste accru entre les deux teintes pour les scènes de guerre, jeux autour de la lumière quand la famille Satrapi, en ombres chinoises, s'enfonce dans les abris lors des bombardements de Téhéran, etc.). Sans même parler de certaines séquences surprenantes d'inventivité et d'efficacité, tel le récit de l'arrivée du Chah au pouvoir, avec des personnages sans épaisseur qui ressemblent à des marionnettes plaquées sur un décor.Dernier point qui mérite d'être évoqué : la bande son. Dans le petit monde de l'animation, on glose depuis longtemps sur le bien-fondé du doublage par des "vedettes" (de la chanson, du cinéma, etc.). Pour Persepolis, le casting est prestigieux : Chiara Mastroianni interprète Marjane, Catherine Deneuve sa mère et Danielle Darieux sa grand-mère, ... Qu'il s'agisse ou non de stars importe peu au final. Car ce que l'on retient au sortir de la salle, ce n'est pas le nom de tel ou tel doubleur ou le fait que les voix ont été enregistré avant la réalisation du film, mais la cohérence de l'ensemble. Preuve que la mayonnaise a pris et que le jeu des comédiens est en accord avec les images.
Jamais rébarbatif, Persepolis est divertissant tout en instruisant et en faisant réfléchir. A n'en pas douter, un grand film d'animation... et un grand film tout court !
Persepolis, réalisé par Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud
Récit d'une jeunesse entre l'Iran et l'Occident sous la révolution islamique
A partir de 13 ans
Durée : 1h35
Sortie : 27 juin 2007
Bandes annonces et interviews des réalisateurs disponibles sur l'espace MySpace consacré au film
Pour aller plus loin :
- Article de Télérama consacré au "pari de Marjane"
- Rencontre filmée entre Télérama et Marjane Satrapi
- Entretien avec Marjane Satrapi sur BD Sélection, à la sortie du tome 2 de Persepolis
- De premiers avis sur le film






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